Samedi j'ai accompagné les filles à
l'atelier de peinture
(cette fois-ci Émy a voulu y aller) et en attendant dans le petit salon
pendant le déroulement de la séance, je me suis plongée dans un livre
d'Arno Stern,
le jeu de peindre.
C'est
une approche très intéressante et j'y ai trouvé des correspondances
avec la pensée de Maria Montessori. Ce passage, par exemple, m'a beaucoup
parlé et m'a plongé dans mes pensées, si bien que je l'ai recopié dans mon carnet :
"
Ceux qui attribuent la trace (le dessin,
la peinture...)
à l'imagination, s'évertuent à stimuler la créativité en
proposant une variété de techniques. Ils entretiennent ainsi une
avidité aux changements : un jour on propose de peindre en noir et blanc
sur du papier ondulé, le lendemain on éclaboussera des couleurs sur du
papier buvard; un autre jour, les enfants devront graver des traits
parallèles dans des coulées de cires, et à la séance suivante faire des
motifs avec des épingles piquées dans une plaque de polyester... Il faut
surtout, ne jamais répéter, mais toujours désirer du nouveau. La
répétition est considérée comme le contraire du progrès."
Pourtant, oui, c'est bien la répétition qui permet de progresser, de se
perfectionner, de voir et percevoir de plus en plus de détails et
d'aller au fond des choses.
Et en quoi cette phrase m'a fait penser
à Montessori ? Parce que là aussi la répétition et la volonté de ne pas
toujours apporter de la nouveauté à l'enfant questionnent souvent. Les parents viennent me voir pour trouver des nouvelles activités à
proposer car l'enfant n'arrive pas à se poser. La réponse n'est pas dans une nouvelle activité. Je leur conseille
d'abord de faire le tri, de vider, de proposer moins de choses, d'aller à l'essentiel. Les enfants à qui l'on donne sans cesse de la
nouveauté deviennent des petits papillons incapables de se concentrer
sur une chose, avides de changements, ayant "besoin" de toujours plus.
J'ai pu observer le début de la séance de peinture, car Émy avait du mal à me laisser sortir de la pièce.
Et j'ai compris l'importance de ce lieu clos, sans interférences
extérieures, sans autres stimulations, sans la question du choix de la
technique, sans technique d'ailleurs, si ce n'est le respect du matériel
et de la couleur.
Émy était posée, calme, hyper concentrée,
prenant le temps de choisir ses couleurs, son pinceau. Avant de toucher la feuille, elle avait un
petit temps de réflexion, d'observation. Elle était bien, dans ce
qu'elle faisait. Elle était dans "l'ici et maintenant", dans le plaisir du moment de la création.
Même à la maison, où elle peut faire de la peinture
quand elle le souhaite car elle a le matériel à disposition, elle n'est
jamais aussi concentrée, focalisée sur ses gestes et attentive. De plus
ses moments de peinture ne durent pas aussi longtemps, en tout cas pas
1h30 sans interruption de la concentration, comme cela a été le cas samedi .
Liv, quant à elle, était ravie de revenir là. Contrairement à
la première fois, où elle avait été très impressionnée par l'ambiance, elle
s'est tout de suite lancée dans une œuvre, pressée de se mettre en action.
Ces gestes étaient justement marqués par cet empressement, comme si le
temps était compté et qu'elle voulait en profiter au maximum avant la
fin. Elle courait presque entre la table des couleurs et sa feuille,
oubliant parfois de tremper le pinceau dans l'eau ou prenant trop de
peinture !
La première fois elle s'était mise à peindre très tard
dans la séance, après une longue adaptation. Elle a dû rester sur cette impression de
temps trop court, et ne voulait rien rater cette fois-ci.
Dans une ambiance Montessori,
c'est aussi ce qu'il faut rechercher : la concentration de l'enfant,
son investissement profond dans ce qu'il fait. Alors au lieu de "poluer"
les étagères avec tout un tas d’activités annexes, de peur que les enfants ne finissent par s'ennuyer de trouver toujours le même matériel, nous devons les aider sur le chemin de la répétition du geste, le plaisir que l'on peut éprouver à se perfectionner et à aller au fond des choses. Ne pas rester simplement en surface et "consommer" les activités.
Tout au long des séances dans un closlieu l'enfant, ou l'adulte d'ailleurs, ne trouvera rien de nouveau, rien d'autre que ce qu'il ne connait déjà, à savoir cette table des couleurs au centre de la pièce, et ces murs marqués des traces des précédents ateliers qui attendent une feuille blanche. À chaque fois c'est une répétition mais en même temps chaque séance est nouvelle !
Une ambiance Montessori aussi offre à l'enfant la réassurance de trouver toujours les mêmes choses, à leur place, dans un ordre qu'il connait et a mémorisé. Il sait parfois avant même d'arriver à l'école, quelle activité il va prendre. Il ne peut pas avoir "peur" de l'inattendu, de l'inconnu.
Mais ce qui est stimulant pour l'enfant est qu'il n'a pas accès tout d'un coup à tout le matériel de la classe. Cela se fera petit à petit. Au fur et à mesure qu'il grandi, il peut prendre de nouvelles choses, découvrir de nouveaux concepts et progresser dans ces apprentissages, tout en ayant la possibilité de revenir à des choses déjà connues, pour se rassurer, pour se reposer ou simplement pour le plaisir !
Et la critique vis à vis de Montessori, que j'entends souvent, par rapport aux activités artistiques me parait encore plus vide de sens après avoir lu Arno Stern : pourquoi n'y a t-il pas plus d'ateliers créatifs ? pourquoi un seul chevalet avec seulement de la peinture ? Pour que les enfants ne se perdent pas dans des exercices superflus.
"
La fantaisie qui exagère et invente grossièrement ne met pas sur la bonne voie." (de l'imagination, de la créativité et de l'intelligence).
Maria Montessori, Pédagogie scientifique t.2